Le Brésil est multicouleur

 



"Bain d' Odeur" - Rute Sato
São Paulo - SP.

 

Avant d’aborder l’histoire du patchwork au Brésil, un petit rappel historique est nécessaire, depuis la période de la colonisation du pays, pour pouvoir comprendre sa diversité culturelle.

Les portugais sont arrivés au Brésil en l’an 1500. Un processus d’immigration s’est alors engagé et s’est poursuivi très longtemps, jusqu’au début du XXème siècle.
Lors de la découverte de ce pays, les habitants du Brésil étaient des peuples indiens d’ethnies différentes. Leurs moyens de subsistance étaient rudimentaires et ils vivaient de chasse et de pêche.

Pendant plusieurs années, la Couronne portugaise ne s’est pas intéressée à l’exploitation de ces terres nouvelles, ce qui a favorisé l’incursion d’autres peuples européens comme les français et les espagnols, qui cherchaient des richesses naturelles, notamment le ‘pau-brasil’, arbre dont la pigmentation était utilisée dans la teinture de tissus en Europe.

 

 

Les premiers habitants (des aventuriers et des naufragés) ont développé une forme d’intégration avec les natifs, créant par ailleurs des liens familiaux, donnant naissance à une colonisation involontaire et à la mixité culturelle.

D’ailleurs, mélange de couleurs, de races et de cultures : voici la meilleure définition du Brésil.

 

 

La nation brésilienne est composée par trois grands « peuples » : les amérindiens, les européens et les africains.
Situé en Amérique du Sud, le Brésil occupe le cinquième rang mondial en terme de superficie, un géant divisé en cinq régions (nord, sud, sud-est, nord-est et centre-ouest), aux coutumes culturelles variées, initiées par sa géographie, son climat, la richesse de ses matières premières, la prévalence de chacun des peuples indigènes, et le métissage avec les immigrants comme les espagnols, les italiens, les juifs, les allemands, les arabes et les japonais.
Avant la colonisation, les indiens brésiliens cultivaient le coton, quelques femmes tissaient pour la confection de hamacs, mais ne produisaient pas le tissu proprement dit. Les fibres végétales étaient travaillées sous la forme d’un tressé.
La culture du coton est devenue l’une des principales activités au début de la colonisation, et le tissage manuel s’est développé pour devenir une production domestique diversifiée de fils et de tissus.
L’un des facteurs ayant favorisé le développement du tissage manuel est le fait que les natifs marchaient nus. Les prêtres jésuites avaient la préoccupation d’habiller ceux parmi eux qui avaient été catéchisés. Ajouté à cela, avec le manque d’intérêt du Portugal pour la colonisation du Brésil, les habitants qui se fixaient dans ce pays n’avaient pas les ressources financières nécessaires pour acquérir les produits industrialisés. Il fallait produire pour sa propre subsistance ainsi que, plus tard, pour habiller la main d’oeuvre esclave venue d’Afrique.
Fondamentalement, dans toutes les propriétés, on trouvait un métier à tisser pour la production manuelle de tissus de coton, qui étaient utilisés dans la confection de vêtements et dans le linge de maison, entre autres. Les tissus de coton étaient épais, sans le raffinement des tissus nobles connus à l’époque, et étaient destinés aux classes sociales plus pauvres, en plus des esclaves et des indiens.
 

 

 

Motivée par la crise mercantile de l’époque, Dona Maria Ière, Reine du Portugal, a interdit en 1785 l’activité du tissage manuel au Brésil. À cette époque lá, les manufactures domestiques produisaient non seulement du coton pour les vêtements des indiens, des noirs et des métis, mais aussi de la futaine, du chintz et quelques brocarts. Le tissage manuel est devenu une activité interdite ; néanmoins, avec l’avancée des pionniers vers le centre du pays, cette activité a persisté dans ces régions centrales. Aujourd’hui, les régions centre-ouest et le Triângulo Mineiro / Triangle Minier (partie intérieure de la région sud-est) sont parmi les rares régions à maintenir cette tradition.
Fuyant les troupes de Napoléon, la famille royale portugaise est arrivée au Brésil en 1808. Le contact avec la cour a contribué au changement des coutumes locales et, par conséquent, a favorisé le développement d’activités manuelles comme la broderie et la dentelle qui ajoutaient un certain « glamour » à l’artisanat local.
Le brésilien ne s’est jamais approprié les habitudes culturelles et artistiques des colonisateurs. La mixité culturelle a donné naissance à l’une de ses plus grandes caractéristiques : la créativité.
Les femmes brésiliennes s’inspiraient des travaux manuels apportés d’Europe, mais donnaient la touche « tropicale » à leur travaux grâce à l’utilisation de matières premières locales, notamment les fils de coton, et en ajoutant des couleurs… beaucoup de couleurs. Le Brésil n’a pas beaucoup de tradition de travaux en tissu, mais l’activité avec des fils et des fibres a toujours existée.
On pourrait dire que les premiers travaux brésiliens en patchwork ont commencé avec les fantaisies, les vêtements typiques et les accessoires utilisés dans les fêtes et manifestations folkloriques et religieuses, telles que le Boi Bumbá, les Cavalhadas et le Carnaval. Tout est très coloré, enrichi de nombreuses broderies.


"Orné d'ipê en septembre" de Regina Barbato - São Paulo - SP - technique utilisée : confetti



"Oiseau de feu" - de Regina Barbato
São Paulo - SP

Au cours du 19e s., Dom Pedro IIème, alors Empereur, a facilité la venue au Brésil des planteurs de coton américains des États de la Confédération (vaincus dans la Guerre de Sécession). Dans l’état de São Paulo, la ville d’Americana a alors été fondée, où vivaient environ 3.000 familles de confédérés. Avec ces familles, sont arrivés au Brésil les premiers quilts. Et de cette immigration américaine résulte la première industrie brésilienne de tissus en coton.
Les immigrants américains, presbytériens pour la plupart, ainsi que les pasteurs et les missionnaires, ont également contribué à la diffusion non seulement de la religion, mais aussi de divers aspects de la culture américaine.
Le climat chaud et la préférence du brésilien pour les travaux d’aiguille comme le crochet, la broderie et la dentelle, n’ont pas permis le développement du patchwork. Cependant, celui-ci a trouvé différentes formes d’expression : le fuxico (yoyo) a son origine attribuée aux esclaves africains. Un petit cercle coloré, avec les extrémités bâties et froncées, inspire la création de petits ornements et accessoires jusqu’à la composition de grandes pièces telles que des couvre-lits.
Le fuxico est un patchwork artisanal typique, présent dans toutes les régions brésiliennes. Le terme “fuxico” en portugais est synonyme de “potin” et, selon le folklore local, l’origine de son nom vient des réunions d’esclaves dans les senzalas (dortoirs d’esclaves), où ils se retrouvaient pour coudre et, en même temps, “parler” de la vie des “seigneurs”.
Le fuxico a été associé à la classe sociale de petit revenu et/ou aux communautés rurales. Depuis une décennie, il commence à être valorisé avec l’apparition de la customisation et l’introduction du patchwork dans la mode et la décoration.

 

 


Poupées ABAYOMI
"La danse dans les cercles".
 


"Fleurs de mon jardinn"- Rosa Paranhos - Belém - PA.
qui a utilisé les t-shirts de ses enfants et petits-enfants - offert en cadeau à sa fille - technique utilisée : yoyo - Détail : l'étiquette
 

 

 


"Portrait d'une enfance" - de Rute Sato
São Paulo - SP

Les poupées en tissu font aussi partie de la culture brésilienne. Introduites par les européens et les américains, elles ont donné naissance à deux types d’artisanat textile typiquement brésilien : les petites poupées du nord-est (mini-poupées colorées faites de bouts de tissus) et les poupées Abayomi (poupées en tissu, toujours noires, de confection assez simple, qui n’utilisent ni colle ni couture, les morceaux de tissus étant seulement attachés). De forme et de taille variées (de 2 cm à 1,5 m), elles représentent des figures mythologiques du quotidien, des personnages de cirque, des représentations folkloriques et culturelles.
Nous pouvons également citer quelques couvre-lits confectionnés principalement par la population rurale. Il n’y a pas de préoccupation artistique. Ce sont des chutes de tissus colorés, issus du recyclage de vieux vêtements, réunis de forme aléatoire pour former des couvre-lits utilitaires. Sans molleton, ils sont uniquement composes du top et de la doublure (voir photo - "Portrait dúne enfance" – de Rute Sato).

 

 


Sous le régime militaire (1964-1984), l’entrée des missionnaires évangélistes dans le pays a été fortement favorisée, notamment celle des américains. Ces missions ont contribué à la diffusion du patchwork traditionnel américain au Brésil. De cette période résulte l’art de faire des tapis en patchwork en utilisant la technique du « folded patchwork » et du « strip piecing ». Ces tapis sont vendus dans des bazars, surtout dans les états de Minas Gerais et Goiás, dans les régions sud-est et centre-ouest.
Au Brésil, le patchwork a toujours été associé à l’activité de recyclage des personnes des classes sociales plus pauvres et rurales.

 

 


Ce que les missionnaires américains ont semé dans les années 70 et 80, au contact du patchwork de quelques brésiliennes de classe moyenne résidant à l’étranger, et de l’intérêt de quelques descendants d’immigrants japonais et allemands, a ainsi grandi, donnant naissance aux premiers quilts brésiliens.
En 1981,
COOPAROCA a été créée, une coopérative de travail artisanal de la favela de Rocinha (la plus grande favela d’Amérique Latine), tournée vers le développement de produits d’artisanat pour la décoration, en utilisant des techniques telles que le fuxico (yoyo), le crochet, la broderie, le amarradinho (frou-frou) (ouvrage réalisé avec des petits morceaux de tissus attachés à une toile) et le patchwork. Le travail de la COOPAROCA a introduit le patchwork dans la mode brésilienne.
Au début des années 90, quelques groupes de femmes de classe moyenne ont commencé à se réunir et à former de petits clubs de patchwork, sur le modèle américain, où la diffusion de l’activité va grandissant, à travers les ateliers, les projets individuels et collectifs.


" 25 mars" - de Rute Sato - São Paulo - SP.
    Quilt qui montre la célèbre rue nommée 25 mars,
          le paradis commercial pour le quilters, où l’on peut tout acheter.
      
 

 

 

En 1998, le premier Festival Brésilien de Patchwork et Quilt a eu lieu dans la ville de Gramado (région sud) et est, aujourd’hui, le plus grand événement de patchwork en Amérique Latine, accueillant environ 10.000 visiteurs. La 9ème édition doit avoir lieu du 22 au 26 novembre 2006.
Le couple José Mauro et Carmem Netto, organisateurs du Festival, ont pris contact avec d’autres groupes de patchwork afin de promouvoir les ateliers et l’apprentissage de nouvelles techniques.
Actuellement, le Festival s’articule autour d’une exposition concours, d’expositions thématiques parallèles, d’un Espace marchand, et du Patchwork Fashion - défilé de mode et accessoires en patchwork. Chaque édition offre également des cours, des ateliers et des conférences par des professeurs nationaux et étrangers.
Outre ce Festival et les petits salons et expositions qui ont lieu tout au long de l’année, trois autres événements récurrents font partie du calendrier brésilien.


 


"Negrinho do Pastoreio" ("petit noir berger")
par Joyce Loss.
    Cet enfant est une légende du folklore brésilien.
    (Image cédée par le festival brésilien de patchwork et quilt).
 

 

 

Au cours de la dernière décennie, un progrès significatif dans le développement du patchwork a été noté au Brésil. L’un des facteurs déclencheurs est Internet, qui a ouvert la voie aux échanges d’informations, mais aussi pour l’achat de fournitures spécialisées. La communauté virtuelle de patchwork au Brésil fait la différence en termes de diffusion du patchwork. Les groupes virtuels sont très populaires et recherchés par les patcheuses.

En 2001, est apparu
Le Jornalzinho (Petit Journal) de Patchwork et Quilt. Milla Whiteman, une brésilienne résidant en Écosse, a créé un petit journal virtuel brésilien sur le patchwork, favorisant les débats, les échanges d’idées, et stimulant le développement du patchwork au Brésil.

Cette même année, le site
Pat Patches a également vu le jour. Conçu par l’artiste plasticienne Patrícia Rosana, qui a vécu la difficulté des patcheuses brésiliennes à trouver des informations disponibles en portugais, il a permis de diffuser cet art dans toutes les régions du pays. Le site a pour but l’enseignement et la diffusion, notamment aux débutantes, de l’origine et des techniques du patchwork. Avec ses 1.500 membres, le site fonctionne comme un Club Virtuel (cours en ligne, trucs et astuces, informations et documents divers).
 

 

 



" Univers féminin" - Club de Rêves des Patchworks dans les Petits morceaux - Botucatu - SP. Ce quilt a eu la premièrer place dans la catégorie panneau traditionnel dans le Festival de Gramado /2004.

 



"Bobines la nuit" - Cristina Haberl, Gramado-RS.
Ce quilt a reçu la 1ère place,  dans la catégorie
artistique dans le Festival de Gramado/ 2004.

(Image cédée par le festival brésilien de patchwork et quilt).

 

 
En mars 2003, la revue Patch e Afins a été publiée, elle est la première revue nationale totalement consacrée au patchwork. D’autres publications sur le patchwork sont apparues, comme Mãos que Criam (Mains qui créent) et Arte em Patchwork (Art en Patchwork).


En 2004, la première machine à coudre brésilienne spéciale pour patchwork, la « Quilter », voit le jour
Singer.

La brésilienne qui fait du patchwork est majoritairement de classe moyenne, habite surtout dans les régions sud et sud-est, et cherche dans cette activité, en plus du plaisir, un moyen d’accroître le revenu familial. Le patchwork au Brésil n’a pas encore trouvé son identité, il s’inspire de livres et revues étrangers, notamment des revues américaines et australiennes. Et la brésilienne a une certaine prédilection pour les travaux d’application et de broderie. Le patchwork au Brésil reste une activité chère, non accessible à toutes, mais la créativité et la détermination de beaucoup favorisent le développement de cet art qui, aujourd’hui, n’est plus un travail de recyclage de morceaux de tissus et gagne une notoriété tant nationale qu’internationale.
 

 


 
En 2005, le Brésil a commencé à participer au Word Quilt Competition aux États-Unis. Vingt-trois quilts brésiliens ont été sélectionnés, parmi lesquels : “Negrinho do Pastoreio” de Joyce Loss, Porto Alegre-RS (1ère place) et “Kaisen” de Marly Knust Rolim, Niterói-RJ (2ème place).

Le quilt “Moons of Wines and Roses” de Doris Teixeira, de Rio de Piracicaba-MG a reçu la 3ème place dans la catégorie Innovative Applique, Small, dans le
Festival Internacional à Houston 2005.


L’art du patchwork au Brésil a un long chemin à parcourir. Beaucoup reste à apprendre mais le Brésil peut aussi apporter énormément dans l’enseignement de l’art du fil et, qui sait si un style brésilien n’est pas en train de naître, joyeux, coloré et plein de vie.

 


"Salinas" - Maria Lúcia Ázara - Répresentation de mines de sel de la région des lacs do Rio de Janeiro - RJ.

 

 


Par Patrícia Rosana                                                                                   **** traduction par Selmy Araújo
Nov/2005


les liens aux websites sont bleu.

 Une version courte de cet article vient d'être publiée dans "Les Nouvelles du Patchwork", n° 88

 

     
 

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